[Extrait]
Je ne vaux rien comme consommateur.
J’ai compris cela il n’y a pas si longtemps quand je me suis rendu à ma succursale locale de La maison de l’aspirateur afin d’acheter des sacs de rechange pour mon appareil Black & Decker™ de modèle «Valet». On m’a alors informé d’un ton tranchant que ces sacs avaient été retirés du marché, ce qui rendait du même coup complètement obsolète mon «Valet», par ailleurs parfaitement fonctionnel. Son petit moteur avait beau bourdonner comme une abeille en pleine santé, il était dorénavant bon à jeter. Et dire que je l’avais rescapé des poubelles à peine six ans plus tôt! Il avait été mis au rebut par d’impatients ouvriers travaillant à la conversion d’appartements du Mile End™ en copropriétés, simplement parce qu’une accumulation de plâtre en avait bloqué les conduits et que les travailleurs ne voulaient pas se donner la peine de le nettoyer. Non, ils ont plutôt acheté une Shop Vac™ toute neuve, les coûts additionnels de cette acquisition allant sans doute être transférés au futur propriétaire des lieux. Dans le magasin d’aspirateurs, j’ai eu l’impression de recevoir un coup de massue en entendant les forces chaotiques de la consommation m’informer que ma demande de sacs de rechange pour mon «Valet» était trop faible – une demande inadéquate, minable, flasque et à peine audible que la Main Invisible du MARCHÉ choisissait d’ignorer. Non, il n’y a pas de sacs, petit homme. Va-t’en d’ici et trouve-toi un autre aspirateur. Ou laisse tout simplement la poussière s’accumuler.
Il est vrai que je n’ai jamais vraiment fait beaucoup d’efforts pour devenir un bon consommateur. À maintes reprises, le gouvernement s’est vu forcé de me donner de l’argent, pour que je puisse à mon tour le remettre à divers entrepreneurs et entreprises, assurant ainsi la perpétuation du cycle sacré. En fait, j’ai l’impression de faire preuve d’une sorte d’aveuglement quand il s’agit de la consommation. Peut-être suis-je vieux jeu, mais j’ai toujours cru que le Marché constituait une sorte de forum voué à l’échange utile d’articles dotés d’une valeur d’usage. Cependant, si on examine les échanges commerciaux qui ont lieu de nos jours, on se rend compte que la notion de valeur d’usage est devenue quelque peu nébuleuse. Aujourd’hui, il n’y en a plus que pour les «marques» – nous achetons la marque, et non le produit. Voilà qui permettra sans doute de faire des économies… il suffira de choisir une série de noms de marques et de les coller sur tous les objets que nous possédons déjà au moyen d’appliques ou d’étiquettes. Le chic instantané!
Si je devais créer ma propre marque de commerce, je l’appellerais Rebut™. Les ordures de l’un sont les trésors de l’autre, comme on dit. Une marque comme Rebut™ attirerait l’attention sur la propension de notre culture fondée sur la consommation à tout transformer en déchet le plus rapidement possible. Exemple type : l’ordinateur personnel. Comme la plupart de mes possessions, mon ordinateur Macintosh™ ne vaut plus grand-chose. Vieux de sept ans seulement, il est déjà obsolète et décrépit, ce que son ronflement anémique et sa manie de figer inexplicablement à intervalles réguliers attestent avec éloquence. Jadis, l’espace d’un bref moment, il fut investi de l’aura de Produit-de-Consommation-à-la-Fine-Pointe-du-Progrès. Que s’est-il passé? Un jour on s’arrache Rebut™, et le lendemain on l’a oublié…
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