©Marie-Anne Marchand, 2004.
corantos 16
edition 2004
L’errance sans fin des artistes
André Piché

[in French]

Si la France parle des «sans domicile fixe» pour désigner les itinérants, ici au Québec, particulièrement à Montréal, nous avons, en prime, les «artistes sans atelier fixe». C’est le plus durable des courants artistiques.

Établis dans le Vieux-Montréal dans les années 1970, un quartier dont personne ne voulait, les artistes seront refoulés, au nom du développement et trouveront refuge dans d’autres quartiers délabrés, d’avant les condos de luxe et de la vocation récréo-touristique, comme dans le secteur du Canal Lachine. Sans le savoir, ils contribuent ainsi au regain de vie d’un quartier, une revitalisation qui se fait au naturel, sans l’intervention des bureaucrates. Le même pattern d’implantation a suivi sur le Plateau Mont-Royal. Prend forme alors la belle affaire immobilière. Et suivent la hausse des coûts à l’habitation et l’établissement de boutiques spécialisées.

Tels des immigrés de l’intérieur, les pestiférés reprennent leur errance. Il faut aller à l’Est, toujours plus à l’Est. L’embourgeoisement du centre-ville, et ses condos de parvenus, étend ses tentacules. Aujourd’hui, c’est l’occupation artistique de l’ex-usine de textiles Grover de la rue Parthenais, coin Ontario, qui est remise en cause pour la construction de condos. Si rien n’est fait, des ateliers d’artistes, d’artisans, de petites entreprises culturelles, des maisons d’édition, des bureaux de professionnels, des groupes communautaires, seront dispersés. Certains n’arriveront pas à se relever de cette expulsion et fermeront boutique. Ce sera la fin d’une synergie de services et de bonne entente.

Le pluralisme artistique et social, ainsi que la mixité des fonctions ne semblent pas cadrer avec le scénario de «plateauïsation» de ce quartier Sainte-Marie, où le revenu moyen est de 15 000 $ par année. Avec le temps, les promoteurs ont pris la mauvaise habitude de ne pas se soucier de l’occupation des lieux. L’expulsion est dans l’ordre de la procédure.

Oh surprise! L’opposition au changement de zonage et la volonté des locataires de la Grover de faire une contre-offre, pour acheter l’usine, n’étaient vraiment pas au programme. La Société d’habitation et de développement (SHDM) s’émoustille, les élus ont l’air béat : «On ne savait pas qu’il y avait autant de monde là-dedans!» En plus, voici que le contexte sociopolitique a changé récemment à la Ville de Montréal qui a procédé, à la fin de l’automne 2004, au lancement, coup sur coup, de sa Politiques de la culture, du patrimoine, du Plan de revitalisation urbaine intégrée (RUI) et à l’adoption de son nouveau Plan d’urbanisme.

En passant d’un zonage industriel léger à résidentiel, le nouveau plan d’urbanisme est à l’avantage des promoteurs. «Ne vous inquiétez pas, disent des ténors municipaux, ce n’est qu’une vision, tout est dans la réglementation». Les politiques patrimoniale et culturelle, le Plan RUI, sont un peu plus embarrassants pour les édiles.

Le plan RUI –un projet pilote calqué sur des expériences européennes –, implanté dans des secteurs ciblés et particulièrement défavorisés, dont le quartier Sainte-Marie, valorise entre autres choses le maintien de l’emploi. Il est aussi largement cité dans la politique culturelle. D’ailleurs, dès le 4e des 45 engagements, on peut lire que [La Ville s'engage à mettre en place un volet culturel dans le Programme de revitalisation urbaine intégrée, à favoriser l'accès à la pratique culturelle et artistique dans les projets issus de ce programme et à davantage prendre en compte la contribution de la culture au développement social de Montréal.].

C’est là un des principes qui correspond aux mouvements de la Grover. Aura-t-on le courage de passer de la parole aux actes? Pendant un an et demi, le projet résidentiel a été développé en parallèle, sans consultation. «Ce que nous cherchons à faire en matière de culture existe déjà à la Grover. Nous ne le savions pas», confie un attaché politique dans un couloir de l’hôtel de ville.

Est-ce que la Grover sera le champ fleuri de la Politique de la culture ou apparaît-elle déjà comme son terrain miné?

Le débat dépasse largement celui de la Grover. L’assemblée des locataires y va pour changer une pratique pour que désormais, un promoteur réfléchisse deux fois avant de s’avancer : Attention! Artistes au travail.

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