Au grand étonnement des Montréalais, en particulier ceux qui se sont fait questionner par des touristes en quête de renseignements, un endroit à caractère mythique fait dorénavant partie des attractions les plus populaires de la ville. Tel un passage secret par où s’enfuit un despote devant l’infiltration des forces ennemies ou un refuge permettant de survivre à l’apocalypse, la soi-disant ville souterraine est présentée aux touristes comme un moyen, pour le citoyen, d’échapper aux caprices de la température, et comme un lieu à part entière. Jusqu’à maintenant, le réseau souterrain de corridors et de centres commerciaux a constitué plus une voie de communication pratique qu’un endroit à visiter. Or, une nouvelle série de tunnels offre la possibilité de vivre une expérience allant au-delà de la pure fonctionnalité, en constituant une destination en soi. Grâce à Reso, il est plus facile de repérer ces endroits dans le labyrinthe de tunnels de la ville souterraine. Celle-ci possède dorénavant sa propre carte, qui donne à cet espace fictionnel une place dans la réalité.
Juste en dessous de ce qu’on appelle depuis peu le Quartier international, où se sont succédés ces dernières années, de gigantesques travaux de construction qui n’ont pas manqué de perturber la circulation automobile, quatre corridors relient le Palais des congrès au métro Square-Victoria. Le tunnel passe sous la rue Bleury et la Caisse de dépôt et placement (CDP) avant de rejoindre l’infrastructure du métro. En prenant l’escalier mécanique qui descend vers la première section, on arrive face à un mur d’un jaune aveuglant qui brûle la rétine – un infaillible antidote aux mornes journées d’hiver. Un peu plus loin, le passage nous réserve un autre choc sensoriel : le blanc aseptisé d’un laboratoire, ou peut-être d’une espèce de centre de formation pour astronautes. Le thème de l’espace est ici particulièrement approprié; une série de caissons lumineux alignés le long du mur donnent une impression d’apesanteur et suggèrent une ligne d’horizon absente. Ce couloir irradié partage la même esthétique que la CDP située juste au-dessus, et en tant que lien physique et significatif, avec la surface, l’escalier qui mène à l’atrium inondé de lumière lui donne un effet d’autant plus saisissant. Sous terre, l’effet capsule spatiale prend fin lorsque le tunnel se joint au vieux réseau, et qu’on perçoit l’odeur de moisissure émanant du métro Square-Victoria.
La ville sous terre est souvent présentée comme un miroir souterrain de Montréal, mais elle constitue moins un double de la ville à proprement parler qu’une forme souterraine de mitage, ou peut-être une version construite des canalisations 3D de Microsoft. Des jonctions plus ou moins réussies entre immeubles forcent les usagers à monter et à descendre moult escaliers mécaniques et à traverser d’innombrables portes et longs corridors. On a mis l’accent sur les destinations, en particulier les aires de restauration et les centres commerciaux, endroits sans âme s’il en est, au détriment du chemin qu’il faut emprunter pour y arriver. Le nom de Reso évoque l’idée à la mode de maillage, d’interdépendance et de communication. Il est approprié dans la mesure où les tunnels et les points de jonction ont été conçus principalement pour servir de voies de passage, de corridors plutôt que d’espaces investis. Toutefois, le fait de nommer suggère l’existence d’un lieu réel, d’autant plus que l’idée de ville souterraine existait déjà dans la documentation touristique. La carte Reso présente un alignement de structures verticales et horizontales avec une clarté que l’on ne retrouve pas dans la réalité. Elle constitue par conséquent une configuration spatiale entièrement abstraite plutôt qu’une représentation géographique précise. En tant qu’entité singulière et unifiée, Reso n’existe que dans la sphère virtuelle.
La traduction d’un passage physique perceptible dans un espace donné en sa représentation abstraite comme la carte d’une ville ou une image mentale est un exercice quotidien qui nous est tous familier. Ce processus continu de comparaison consistant à reconnaître tant les discontinuités que les chevauchements dans notre perception devient autant une façon de traverser que de créer notre environnement. De même, lorsque nous marchons sous la terre, nous cherchons à nous situer, à faire correspondre nos déplacements avec les éléments physiques qui se trouvent à la surface. Or, en dépit de la clarté de sa représentation graphique, Reso ne permet pas vraiment ce type de calibrage. Mais en tentant de créer des espaces résonants sous la terre entre les destinations officielles une célébration des manques, en quelque sorte, on rend possible l’émergence d’un sens. Les tunnels du Quartier international nous interpellent, en nous incitant à remarquer notre environnement. Pertinents sur les plans formel et utilitaire en regard des nouveaux immeubles qu’ils relient, ils constituent aussi des lieux en soi. Même s’ils demeurent par définition des espaces transitoires, ils dépassent leur fonction de voie de communication. Là où Reso cherche à faire de la mythologie urbaine une réalité en proposant une véritable cartographie des correspondances, les nouveaux tunnels offrent des possibilités tangibles de créer des lieux et d’investir l’espace.
Traduction : Isabelle Chagnon
• www.dienststellemarienthal.de/z_frames.html
• www.metrodemontreal.com/menu.html
LECTURES
• Reyner Banham, Megastructure: Urban Futures of the Recent Past, Thames and Hudson, Londres, 1976.
• Marc Gaillard, L'eau de Paris, Martelle, Amiens, 1995.
• Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l'invisible, suivi de Notes de travail, Gallimard, Paris, 1983.
• W.G. Sebald, Austerlitz, The Modern Library, New York, 2001.


