n.d., Imprimerie des Sciences et des Arts, rue Thérèse, n˚ 6, Paris, 42 55 cm.
articles
Dossier : « Les drames qui convenaient à des sujets, ne sont pas bons pour des citoyens »
NO 48 — Citoyen volontaire
Josiane Bouiad-Ayoub

[Extrait]

Reprise comme titre pour les besoins de cet article, cette affirmation du journaliste Amaury Duval, alias Polyscope, est centrale à son projet révolutionnaire de «théâtre pour le peuple». Ce projet est mis de l’avant en 1796 dans la mouvance du grand élan pour «régénérer les Français» et fortifier «l’esprit public», caractéristique du Directoire. Le gouvernement au sein duquel prédominent les Idéologues, ce groupe d’intellectuels qui sont aussi des hommes d’action, coïncidence assez rare dans l’Histoire pour le souligner, veut apposer le point final aux excès de la Terreur en même temps que concrétiser, dans les pratiques sociales et les institutions, les idéaux démocratiques de la Révolution.

J’ai pensé tout de suite à ce projet du critique théâtral attitré de La Décade philosophique, politique et littéraire, le journal qui paraît tous les dix jours – de là son nom emprunté au calendrier révolutionnaire – de 1794 à 1807, et qui est le foyer de propagation des idées des Idéologues, dès qu’on m’a parlé du numéro de ESSE consacré à l’élaboration d’une notion élargie de citoyen englobant la relation avec l’acte artistique et la participation au processus de l’œuvre. Une sorte de mimésis conceptuelle et politique semble prendre le relais dans les pages de ce numéro consacré à une réévaluation de l’activité citoyenne et de la participation démocratique, du débat engendré par les thèses de Polyscope, près de deux cents ans plus tôt, à l’aube de notre modernité.

Les arguments de Polyscope sont immédiatement critiqués au sein de la même Décade par nul autre que Jean-Baptiste Say, alias Boniface Véridick, le célèbre futur économiste, lecteur de Smith, et qui deviendra l’ancêtre du libéralisme tel que nous le connaissons.

Avant de donner ici, au bénéfice des lecteurs, quelques extraits parmi les plus savoureux de l’échange Duval-Say, toujours actuel, autour de ce projet de théâtre pour le peuple, quelques mots sur le contexte politique et philosophique du débat ne seront pas de trop pour mieux l’éclairer. Ce qui est en jeu est avant tout une définition du citoyen et de son éducation à la démocratie. Au passage les arguments vont toucher au statut politique des spectacles ainsi qu’à une valeur émergente et toute puissante dans le glissement vers la prévalence de l’homo œconomicus sur l’artifex ou le politicus : le travail.

Au moment où se succèdent les arrêtés du gouvernement concernant la police des spectacles et les dispositions prises pour contrôler et faire arrêter «tous ceux qui dans les spectacles appelleraient par leurs discours le retour de la royauté, provoqueraient l’anéantissement du corps législatif ou du pouvoir exécutif, exciteraient le peuple à la révolte, etc.» (Arrêté du 27 nivôse an IV [janvier 1796] sur les spectacles), Polyscope affirme positivement ce qui est à l’avantage du peuple dans une république digne de ce nom : l’instruction pour tous, sous forme plaisante. Ainsi tout le monde pourra acquérir tout en se divertissant «les principes de la morale et de la politique» en allant au théâtre, sans compter que ces lieux ne seront plus réservés à quelques privilégiés de la fortune ou de la naissance.

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